Conférence
de presse du Général de Gaulle,
chef de l’Etat, le 21 février 1966.
"
En ce qui concerne lEurope, je vais vous dire où nous en
sommes et ce que je pense après laccord de Luxembourg.
Cet
accord entre les six Gouvernements est dune grande et heureuse
portée. En effet, pour la première fois depuis que laffaire
du Marché commun est en cours, on est sorti ouvertement de cette
espèce de fiction suivant laquelle lorganisation économique
de lEurope devrait procéder dune autre instance que
celle des Etats, avec leurs pouvoirs et leurs responsabilités.
Par le fait même quon en a traité avec succès
entre ministres des Affaires étrangères et en dehors de
Bruxelles, on a explicitement reconnu que, pour aboutir dans le domaine
économique, il fallait des bases et des décisions politiques
; que ces bases et ces décisions étaient du ressort des
Etats, et deux seuls ; enfin, quil appartenait à
chacun des Gouvernements dapprécier si les mesures à
adopter en commun seraient, ou non, compatibles avec les intérêts
essentiels de son pays.
Alors,
à partir de là, on peut se demander si les négociations
économiques qui vont reprendre aboutiront à un résultat
satisfaisant. Il fallait que la question politique fût tranchée.
Sans
méconnaître ceux que peuvent valoir les études et
propositions de la Commission de Bruxelles, il y avait beau temps, quen
fait, cest grâce aux interventions des Etats et, pour ce
qui est du Marché commun agricole, grâce à celles
de la France, que la construction économique européenne
surmontait peu à peu ses difficultés. Mais lapplication
imminente de la règle dite de la majorité et lextension
corrélative des pouvoirs de la Commission menaçaient de
remplacer cette pratique raisonnable par une usurpation permanente de
souveraineté. Comme la raison a prévalu, on peut penser
que les négociations économiques vont se poursuivre dans
de bonnes conditions.
Mais
serait-là le seul objectif de lambition européenne
? Faut-il admettre que les six Etats de lEurope occidentale, qui
viennent de saccorder sur les conditions politiques qui concernent
leur économie, doivent sabstenir décidément
de traiter entre eux dautres questions qui, elles aussi, les intéressent
au premier chef ? Bref, en vertu de quel charme malfaisant les Six trouveraient-ils
impossible de considérer entre eux les sujets politiques dintérêts
commun, dorganiser leurs contacts politiques ? On sait que, depuis
longtemps, la France a proposé de le faire. On sait que, de leur
côté, le Gouvernement allemand, le Gouvernement Italien,
le ministre des Affaires étrangères belge, ont, par la
suite, avancés des propositions analogues. Sans doute, ces projets
différaient-ils quelque peu les uns des autres, mais tous sont
daccord sur un point essentiel qui est celui-ci : amener les six
Gouvernements à se réunir dune manière régulière
pour considérer ensemble les sujets politiques dintérêt
commun. Eh bien ! dès lors quaprès Luxembourg lorganisation
économique des six a repris son cours normal, la France croit
quil est plus indiqué que jamais de mettre en pratique
les rencontres politiques.
Il
va de soi quil ne sagit pas, pour les Six, de brandir une
fois de plus des théories absolues quant à ce que devrait
être dans lidéal le futur édifice européen,
dimposer un cadre rigide et conçu a priori à des
réalités aussi complexes et mouvantes que celles de la
vie de notre continent et de ses rapports avec lextérieur,
de supposer résolu le problème de la construction de lEurope
avant même quon y ait commencer à vivre ensemble
politiquement parlant, bref de se perdre de nouveau dans les mythes
et les abstractions qui ont toujours empêché les Six dentreprendre
en commun quoi que ce soit dautre que lajustement pénible
de leurs productions et échanges économiques. Non ! ce
qui simpose, au contraire, cest quils se réunissent
pour travailler dans le but de coopérer. Justement, lors des
récents entretiens franco-allemands qui ont eu lieu lors de la
visite du Chancelier Erhard à Paris, les deux Gouvernements sont
tombés daccord sur ce point et cela me paraît être
lun des principaux résultats de leur cordiale rencontre.
La
sécurité des Six, compte tenu de leur étroit voisinage
réciproque, comme leur situation géographique et par conséquent
stratégique ; leurs rapports de toute nature avec les peuples
qui leur sont proches : Angleterre, Espagne, Scandinavie, etc., ou avec
les Etats-Unis, ou avec les pays de lEst, ou avec la Chine, ou
avec lAsie, lOrient, lAfrique, lAmérique
latine ; leur action conjuguée dans les domaines scientifique,
technique, culturel, spatial, etc., dont dépend lavenir
des hommes, voilà de quoi, pensons-nous, les Six doivent se saisir.
Comme le mouvement se prouve en marchant, ainsi leur solidarité
se prouvera-t-elle en coopérant.
Cette
solidarité, faudra-t-il quelle senferme dans une
sorte de citadelle politique et économique ? Au contraire ! Lunion
des Six, une fois réalisée et, à plus forte raison,
si elle venait à se compléter ensuite dadhésions
et dassociations européennes nouvelles, peut et doit être,
vis-à-vis des Etats-Unis, un partenaire valable en tous domaines,
je veux dire puissant et indépendant. Cette union des Six peut
et doit être aussi un des môles sur lesquels seraient progressivement
bâtis, dabord léquilibre, puis la coopération,
et puis, peut-être un jour, lUnion de lEurope tout
entière, ce qui permettrait à notre continent de régler
pacifiquement ses propres problèmes, notamment celui de lAllemagne,
y compris sa réunification, et datteindre, en tant quil
est le foyer capital de la civilisation, à un développement
matériel et humain digne de ses ressources et de ses capacités.
Dès à présent, dailleurs, cette union des
Six, si elle se réalisait, serait un élément actif
de premier ordre en faveur du progrès, de lentente et de
la paix de tous les peuples du monde.
Et
voilà pourquoi, si lun des Etats qui sont en train de construire
avec nous la communauté économique européenne,
croyait devoir, dans cet esprit, prendre à son tour linitiative
de proposer une réunion politique des six Gouvernements, la France
y répondrait positivement et de grand cur."