L'installation
dune commission de réflexion sur la laïcité
en France est une nouvelle réjouissante au moment où
les principes fondateurs de la République sont menacés
par plusieurs décennies de négligences, voire de remises
en cause.
Puisque
le rôle de la Commission est de rassembler la réflexion
sur ce thème essentiel, nous voudrions apporter notre contribution
au débat sur la nécessité de trancher par la
loi la plus juste le nud de contradictions induit par le caractère
aporétique de lavis du Conseil dÉtat de
1989.
Petit
à petit, en effet, les évolutions de la pensée
et des pratiques ont en partie vidé la laïcité
de sa substance, lui faisant perdre sa force morale, sous couvert
dun éventuel compromis à trouver entre des positions
divergentes. Qui plus est, au prétexte dintégrer
des populations de culture et de religion différentes, une
certaine pensée demande la remise en cause de cet instrument
de paix et de vie commune quest la laïcité et qui
mit justement fin à des siècles daffrontement
entre religions et communautés.
La
laïcité nest ni un contrat ni un pacte entre des
parties qui préexisteraient à lassociation politique,
elle nest pas un courant de pensée parmi dautres,
elle nest pas non plus un dogme, mais le refus de fonder l'espace
public sur des vérités révélées,
le principe fondateur dun espace de liberté, le principe
constitutif du lien politique en France.
En
effet, un certain nombre de principes ne nous paraissent pas négociables
:
La
garantie de la liberté individuelle de conscience et dexpression.
La
laïcité assure à lindividu le droit dexercer
le culte de son choix ou le droit de nen exercer aucun. Elle
garantit, plus largement, la liberté dexpression dans
les limites quimpose le respect de lordre public.
Limpartialité
des pouvoirs publics.
La
liberté de penser implique labsence de dogme officiel
et suppose donc la séparation des sphères temporelle
et spirituelle. La laïcité implique la séparation
des Églises et de lÉtat, les religions devant
sabstenir de toute immixtion dans les affaires publiques et
lÉtat sinterdisant de faire de la théologie.
La laïcité suppose également labsence didéologie
officielle. LÉtat laïque, ainsi impartial, connaît
éventuellement des religions, mais il nen reconnaît
et nen subventionne aucune, il nest ni religieux ni athée
mais agnostique.
Le
règne du droit commun
La
République laïque nest pas anti-religieuse ; dans
un discours du 27 septembre 1872, Gambetta disait déjà
: " Ne dites donc pas que nous sommes les ennemis de la religion,
puisque nous la voulons assurée, libre et inviolable. " La
République est seulement hostile à toute forme doligarchie,
aussi bien religieuse, quadministrative, politique ou économique...
Autrement dit, la République laïque assure la liberté
dexpression aux différents groupes qui composent la société
mais ne tolère aucune dérogation au droit commun en
leur faveur. La République laïque, cest le règne
du droit commun pour des citoyens égaux en droit indépendamment
de leur(s) appartenance(s), ce que résume la formule selon
laquelle la République reconnaît le droit à la
différence mais pas la différence des droits.
Ces
principes fondent notre identité républicaine.
Ils
expliquent pourquoi, en France, lécole est au cur
du dispositif républicain. A travers elle, la laïcité
se fait valeur nationale. Le but de lécole républicaine
est moins dadapter les élèves à la société
telle quelle est, que de les en émanciper pour quils
puissent, à terme, la transformer. Cest à cet
effet que lécole est obligatoire, gratuite et laïque.
Les dogmes religieux, sous quelque forme que ce soit, nont pas
droit de cité au sein de la classe car lécole
laïque est lécole de tous, sans distinction de sexe,
dorigine, de confession... Elle est donc mixte et neutre.
De
plus, la laïcité scolaire ne concerne pas que lélément
religieux ; elle suppose en effet une triple séparation : celle
davec les religions, celle davec la société,
mais aussi celle davec la politique. Croyances, préjugés
et politique partisane doivent rester à lécart
de lécole - censée ouvrir à luniversel.
Comme le disait déjà Ferdinand Buisson au congrès
radical de 1903 : " Pour faire un républicain, il faut prendre
lêtre humain [
] et lui donner lidée
quil faut penser par lui-même, quil ne doit ni foi
ni obéissance à personne, que cest à lui
de chercher la vérité et non pas de la recevoir toute
faite dun maître, dun directeur, dun chef,
quel quil soit, temporel ou spirituel. "
Cest
la seule condition qui permette à lécole laïque
de faire non de serviles consommateurs ou des croyants serviles, mais
de former des citoyens autonomes, cest-à-dire capables
déchapper à leurs déterminismes, et des
citoyens critiques, cest-à-dire aptes à réformer
sans cesse une République toujours à parfaire.
18
septembre 2003
(*)Signataires
: Jean-Pierre ALLIOT (journaliste), Claude BEAULIEU (président
du Comité Valmy), André BELLON (ancien président
de la commission des Affaires étrangères de lAssemblée
nationale), Alexandre DORNA (universitaire), Emmanuel DUPUY (responsable
associatif), Samuël TOMEI (universitaire).