Arnold Schwarzenegger
brandissant un balai (rouge) pendant ses réunions publiques
: la photo n'est pas banale. Aujourd'hui gouverneur de Californie,
l'homme au balai est déjà pressenti pour une destinée
plus grande. Pour certains, c'est à nouveau la magie du rêve
américain, pour d'autres, la preuve de la vitalité de
la démocratie représentative. Beaucoup constatent le
pouvoir de l'image télévisuelle et le charisme de l'acteur.
Et si toutes ces
hypothèses étaient vraies ? Au fond, l'homme seul, issu
de nulle part et reconnu par la majorité, correspond assez
bien à l'idéologie libérale. Le héros
inattendu à la bonne place représente sans doute la
chance de la politique. Un truisme encore : la force de la popularité.
Ces versions sont politiquement rassurantes, mais un autre éclairage
- non moins politique - l'est un peu moins : la révolte des
électeurs contre les appareils politiques responsables du statu
quo.
Etonnante toile
d'araignée que celle que composaient les appuis au candidat
"républicain": des démocrates (le clan Kennedy), des
hommes d'affaires et la masse des déçus de la politique.
Ce qui fait d'un acteur le candidat insolite, mais placé au
bon moment au-delà des clivages traditionnels. Bref : un homme
providentiel, l'ultime recours après l'échec de toutes
les tentatives de la classe politique professionnelle.
Cette situation
n'est pas inédite dans l'histoire contemporaine. C'est le syndrome
du néopopulisme télécharismatique.
La logique implicite
du pouvoir devant les conséquences des crises graves peut se
résumer ainsi : d'abord, ils disent que vous avez tort, et
qu'ils peuvent le prouver ; ensuite, ils disent que peut-être
vous avez raison, mais que cela n'a aucune importance (on contrôle
la situation !) ; puis, devant les faits, ils ne disent pas que vous
avez vu juste, mais qu'ils le savaient depuis fort longtemps. Enfin,
ils se taisent et font le dos rond en attendant de refaire surface
après le déluge.
La crise d'une
société bloquée, un électorat volatil
et l'effilochage idéologique sont le produit d'un long processus
de décomposition, dont les indices s'accumulent : discrédit
des hommes politiques en place, transformation des partis en machines
électorales, abstention galopante des citoyens, avidité
des puissants et, plus grave, dysfonctionnement autiste de l'État.
Impasse de régime
donc.
Voilà l'enjeu
implicite de tous les populismes, présence brutale d'une question
devenue urgente : comment se débarrasser d'une classe politique
inapte et corruptrice ?
Le recours au
populisme charismatique est toujours, à tort ou à raison,
en période de crise, une recherche intuitive de solution et,
de surcroît, le point de départ de toute une réflexion
sérieuse sur l'avenir d'un peuple psychologiquement en errance.
Et cela ne se passe pas toujours ailleurs. L'histoire de la France
est riche en exemples à la fois exaltants et accablants, toujours
vécus comme une solution coupable, mais impulsée par
la force irrésistible engendrée par le manque de courage
politique des gouvernants.
Le charisme politique
n'émerge pas du néant, mais du fond de la déception
et de la mélancolie du désenchantement. C'est un moment
d'épuisement culturel et d'effacement moral, où s'affiche
le manque de confiance des masses à l'égard des élites
conformistes et des grandes institutions nationales vides de leur
sens commun. Le besoin de charisme n'est pas une faiblesse individuelle,
mais une réaction collective plus ou moins forte de ras-le-bol.
Etrange mélange de lucidité et de désespoir,
d'énergie et de lassitude. De colère froide.
Le syndrome du
néopopulisme télécharismatique est devenu pas
à pas une solution alternative. Si l'Amérique en est
atteinte depuis fort longtemps, l'Europe l'est aussi. Et la France
montre des signes avant-coureurs inquiétants. Heureusement,
la rationalité reste encore au centre des décisions
politiques. Mais pour combien de temps ?
Clemenceau, qui
avait une fine intuition, disait : "Rien ne fait plus mal à
l'âme que la froideur des gouvernants."