On lit depuis
quelque temps, sous des plumes qui se veulent « dans le vent
», que linstitution du département en France serait
un archaïsme, et un obstacle à la modernisation du pays.
Quil conviendrait donc de la supprimer au plus vite, sans
autre forme de procès.
Ce qui pourrait
napparaître que comme une boutade provient en réalité
des mêmes personnes que celles qui nous exposent, en deux
mots, que la nation est un concept dépassé, et que
sa disparition nous permettrait, par lintercession dune
Europe immaculée, daccéder au nirvana du bienheureux
oubli de notre identité.
Il convient
donc dy regarder de plus près.
LAncien
Régime connaissait une grande variété de provinces,
aux statuts divers, qui se répartissaient entre « pays
dEtat » et « pays de généralité
». Certaines, quoique sintégrant peu à
peu au reste du pays, étaient encore « réputées
étrangères », et dailleurs, il avait fallu
leffort multiséculaire des rois de France pour arracher
peu à peu à la domination de lEmpire germanique
des régions de langue et de culture française, qui
navaient été séparées du Royaume
que pour constituer des apanages plus ou moins équitables
entre des princes Francs ou Burgondes.
Ce rappel nest
pas inutile, au moment ou des groupes dinfluence plus ou moins
autorisés, chez nos voisins, cherchent à imposer,
sous laimable voile dune « Europe des régions
», un éclatement des nations et une « communautarisation
» de notre continent, avec pour conséquence inéluctable
la disparition du droit français et la fin de la République.
Ces départements,
que constitua la Révolution, sils étaient de
taille à peu près analogue, étaient
et la suite la prouvé beaucoup moins artificiels
que certains ne veulent le donner à croire. Ils ont été
composés à la suite de longues discussions au plan
local, et suivaient souvent les limites des anciennes provinces
ou évêchés, voire des « pagi » gallo-romains.
Cest ainsi que le Maine-et-Loire correspond à peu près
à lAnjou, et lAveyron au Rouergue. Il faut noter
que leur création naura en aucune manière freiné
lapogée de la civilisation rurale au XIXème
siècle, quil sagisse de mobilier, de costumes,
de fromages ou même des langues régionales.
Largumentation
aujourdhui porte sur leur taille, mais de ce point de vue,
les actuelles Régions de programme (apparues sous le régime
de Pétain) seraient encore trop petites. Sous prétexte
que telle ou telle région ne ferait pas le poids face aux
régions étrangères, il faudrait les fusionner.
Et dailleurs, pourquoi pas ? Mais aussi, pourquoi ? Quelle
est la région française qui « ferait le poids
» face à la Ruhr ou à la Bavière ? Derrière
tout cela, ny aurait-il pas la volonté de détruire
la cohérence de notre politique extérieure ? Ces questions
ne doivent pas être escamotées.
Il est en effet
trop facile dappeler à davantage de décentralisation,
sous-entendant en faveur des régions, mais sur ce point,
on aurait avantage à tout mettre sur la table. Si la démocratie
demande que les décisions soient, autant que possible, prises
au plus près des personnes auxquelles elles sappliquent,
elle exige également une cohérence, qui ne peut être
établie en dernier ressort quau niveau national. Il
ne faut pas oublier non plus que, souvent, le pouvoir pèse
moins lourd lorsquil est plus lointain, et cela est vrai,
au premier chef, en matière culturelle. Pour dire les choses
crûment, il ne sagit pas détablir une concentration
abusive de pouvoirs au profit de nouveaux « ducs » ou
« barons ». Les choses ne sont donc pas aussi simples.
Et si la réalité,
complexe, appelait des réponses à géométrie
variable ? Les régions existent, certes, et constituent bien,
dans nombre de domaines, un échelon utile, voire indispensable.
Mais peut-être pas unique. Ainsi, à côté
des régions « classiques », on trouve les Agences
de Bassin, les « villes à une heure de Paris »,
etc. Il y a dailleurs une réflexion à mener
sur le temps et lespace. Si les départements, à
lorigine, ont été créés de manière
que chacun puisse atteindre le chef-lieu en une journée,
les moyens de transport daujourdhui ne déplacent
pas obligatoirement le problème de façon univoque.
Il faut compter en distance-temps, et la vitesse réelle dun
trajet en automobile, par exemple, se trouve diminuée du
temps perdu dans les encombrements. On peut donc être content
de ne devoir effectuer telle ou telle démarche quau
niveau du département, et non de la région.
Prenons lexemple
dun habitant de lOise, quil en soit originaire,
ou quil se soit établi dans ce département pour
bénéficier dun certain environnement, ou pour
pouvoir accéder à la propriété, tout
en restant à proximité de Paris. Bien souvent, il
ne se sent pas Picard, et ne va pas plus souvent à Amiens
quà Clermont-Ferrand ! En revanche, le département
nest jamais artificiel. Il a toutefois une taille suffisante
pour ne pas avoir de caractère « tribal ». Ceux
qui réclament un département basque doivent être
préparés à faire face un jour à la demande
de création dun département berbère !
Enfin, à
lheure de lélargissement des échanges
internationaux, des ordinateurs, de la Toile et du télétravail,
chacun possède un réseau de relations, amicales ou
professionnelles, qui nest pas toujours corrélé
à une proximité géographique. Tout cela doit
être pris en compte lorsquon parle souvent sans
beaucoup réfléchir de décentralisation.
Lexpression reste populaire, mais souvent peu élaborée
dans ses conséquences. Il doit sagir en tous cas de
simplifier, et non de compliquer la vie.
La proximité
géographique reste cependant un facteur incontournable, quil
sagisse de lécole ou des commerces, par exemple.
Mais cest bien le département qui est à léchelle
de beaucoup de ces réalités de la vie quotidienne.
Au total, nous
voudrions attirer lattention sur la nécessité
de prendre en compte lensemble de ces facteurs, afin de chercher
à résoudre les problèmes pour eux-mêmes,
sans à priori, mais en gardant à lesprit le
nécessaire maintien de lunité nationale. Selon
la nature des questions et limportance des budgets en cause,
lunité pertinente sera le département ou la
région, mais ce serait une erreur grave que dabandonner
de manière irréfléchie une structure qui donne
satisfaction à lensemble des Français. Elaguer
les doubles emplois, rationaliser : oui. Détruire, non !
20 septembre
2003