Le trop plein de frustrations populaires situe lenjeu à
un seuil où tout peut arriver. Le volontarisme « européen
» imposé par les technocraties risque denfermer
le jeu politique national et de réduire les marges de lopinion
citoyenne. Cest là quune démocratie enfante
des monstres et une République sombre dans lautoritarisme.
Prenons le problème par les cornes. Quel est lenjeu,
le vrai ? LEurope nest pas lenjeu fondamental pour
les européens, encore moins pour le monde. Laffirmer,
cest faire preuve, soit de naïveté, soit de cynisme.
Ou pire encore : dun calcul machiavélique qui (nous)
jette dans la fosse aux lions dun empire américain, qui
tourne au massacre. Le vrai enjeu est de répondre au besoin
de pluralité et de respect que le système capitaliste
cherche à annuler et que lesprit libéral impose
comme pensée unique. Le vrai enjeu nest pas daccepter
les lois du marché, encore moins dy croire, mais de les
remplacer par un mode de vie qui ne tire pas son énergie du
malheur des autres. Le vrai enjeu, le seul qui vaille en République
est de générer lenthousiasme contagieux des citoyens,
afin de les rendre capables dexercer un contrôle direct
sur le pouvoir et ses dirigeants, et capables dempêcher
la consolidation des oligarchies autonomes et mercenaires, sous prétexte
de mondialisation ou dinternationalisme.
Disons-le clairement. Lopinion publique est scandaleusement
manipulée. Si la mondialisation sest imposée,
nous convaincre de ses avantages est devenu le métier des publicitaires,
Cest pourquoi la position de L. Fabius contre le projet de constitution
européenne a levé un tabou imposé par la technocratie,
et provoqué un frémissement des eaux stagnantes, voire
lamorce dun débat. Mais, si lattitude savère
seulement tactique, sans mettre en cause le projet stratégique
des élites supranationales, alors leffet sera une nouvelle
déception qui peut faire déborder le vase et nous noyer
dans le pire des marasmes : lapathie généralisée,
celle qui fait le lit des tyrans et la victoire dune forme sournoise
de colonisation à linverse Regardons la question en face
: lEurope est devenue le « mot-de-Troie » de la
stratégie libérale et des intérêts supranationaux
qui dominent léconomie mondiale. Cest la logique
de laprès guerre, véhiculée dabord
par les « hommes des américains », puis par la
guerre froide, et aujourdhui, portée par les puissantes
entreprises internationales et une certaine logique de limpuissance.
Par conséquent, le problème nest pas seulement
de dire « non » au projet de constitution européenne
mais de restituer sur la place publique le débat de fond, à
la portée de tous, la signification, le sens et le non sens
de lenjeu européen.
Paradoxalement, le discours européiste actuel des élites
est une idée « nationaliste eurocentriste » (autant
de gauche comme de droite) qui appelle le mirage dune Europe
politique unie face aux Etats-Unis, mais déjà pervertie
par linternationale de largent et lénorme
échec économique du communisme comme système
de cumul égalitaire des richesses. Car ce discours, «
lEurope doit sunir pour faire face aux États-Unis
» est purement rhétorique, tant ceux qui le tiennent,
nont rien doffensif et ne souhaitent pas une véritable
alternative face aux USA. Cest la réponse chétive
des politiques pragmatiques, qui élaborent des programmes à
la mesure de leurs ambitions personnelles, dans le cadre dune
mondialisation économique qui leur échappe. Vouloir
agiter le « patriotisme » européen face à
logre américain, est un message déguisé
et hypocrite, lorsque la constatation de la dépendance économique
de lEurope est un truisme masqué. En somme : cest
une manière de ne pas prendre une position claire face à
une logique « libérale et capitaliste » qui a conduit
les gouvernements européens, à se soumettre, les uns
après les autres, devant un mode de production, dont le vrai
mécanisme est la rivalité, la compétition et
la domination. Accordons-lui un mérite : cest la version
« soft » de létat de guerre de tous contre
tous. Le fond est là : une conception intellectuelle froide
de la nature humaine et des règles de fonctionnement, un rapport
de dominants et de dominés. La démocratie représentative
et parlementaire nétant devenue quun rideau pudique
dune formalisation raisonnée de la loi de la jungle.
Voilà pourquoi le projet européen en nous retirant
du cadre des Etats-nationaux sinscrit directement dans une philosophie
du calcul pragmatique et des rapports de force. Car la logique contractuelle
proposée tend à lemporter sur celle de la loi,
censée dassurer légalité de tous
devant une norme commune. Voilà pourquoi, curieusement, dune
certaine façon lEtat nation reste le dernier bastion
légitime dune politique (voir dune civilité)
inspirée dune philosophie morale (dont la matrice est
grecque) où la culture humaine est le socle de nos valeurs.
La politique dictée par les grandes entreprises mondialisée
ne possède aucune philosophie (disons sagesse) mais des logiques
et des mécaniques de pouvoir, dont les maîtres ne réfléchissent
pas aux conséquences ultimes (pour eux et pour les autres)
de propres décisions et actions.
Politique aveugle et oligarchique donc.
Contrairement aux hommes de pouvoir qui perçoivent là,
une critique démodée et une attitude révolue,
nous pensons que les Nations ne sont pas historiquement dépassées
et que la vie politique internationale de ces dernières années
montre la nécessité de préserver ces lieux de
vie démocratique et citoyenne. LEurope fédérale
détruirait à long terme, non seulement la France en
tant que Nation, mais lidée quelle sest forgée
dune République sociale, laïque et démocratique
et des fondements inaliénables de la souveraineté populaire.
En quelques mots : le projet de constitution européenne et
lidée même dune Europe fédérale
est une attitude antirépublicaine et antidémocratique
qui se moque de lopinion des peuples et qui tourne à
une forme subtile de collaboration avec la volonté de puissance
des intérêts supranationaux. Car admettre que lEurope
fédérale est une fatalité économique ou
vouloir la réaliser à moindres frais sous des formes
douces et de défensives réformes (sociale, écologiste,
spirituelle) cest déjà perdre de vue que lenjeu
nest pas dassurer lémergence dun nouveau
pôle déquilibre mondial (déjà lEurope
est sous lemprise économique américaine) mais
de priver la France et dautres nations de leurs atouts majeurs
: le principe républicain, la culture pluraliste, le rôle
de la souveraineté populaire et la volonté de préserver
une pensée humaniste et laïque. Encore pire : la formule
« maison Europe » (refoulé monarchiste ?) vise
à terme le démantèlement de lhistoire européenne
et le salut de la République à la française.
A ce sujet une formule américaine me semble pertinente : «
good bye nations, hello corporation » !
En somme : ce constat devrait pousser au dialogue. Je nen suis
pas sûr. Cest là quune nouvelle trahison
des élites, technocratiques cette fois-ci, se prépare
grâce au conformisme des « citoyens ». Il y a là
en même temps : le « laissez faire » dinspiration
libérale, la langue de bois bien policée des politiques
professionnels, les lâchetés de tous poils, le silence
gêné des intellectuels, la manipulation des opinions
nationales, et lincapacité des peuples à saisir
les vrais enjeux.
Voilà pourquoi, à toutes les époques, dire «
non » aux pouvoirs et aux majorités conformistes a toujours
représenté un acte de lucidité, parfois reconnu
à temps, cest lacte qui sauve, mais parfois reconnu
trop tard, cest lacte de la révolte. Dire non,
aujourdhui, à la « constitution » de lEurope
de demain, cest rebondir courageusement, afin de dépasser
positivement les faux clivages et les mots incantatoires, car le projet
de lEurope en gestation nest pas utile pour les peuples,
encore moins une réponse politique efficace, non plus une morale
juste.
16 octobre 2004